Eric R.

Racontars arctiques / l'intégrale

Bonneval, Gwen de

Sarbacane

par (Libraire)
14 novembre 2018

Une BD qui pétille !

En cette période hivernale, une BD formidable vous réchauffera le coeur. Elle se passe pourtant dans le Nord Est du Groenland mais l’humanité et l’humour de personnages perdus dans la nuit polaire alimenteront vos zygomatiques. « Racontars Arctiques », contes moraux et drolatiques revigorants.

Cette Bd est avant tout une collection formidable de personnages hirsutes, déglingués ou ravagés aux nez proéminents, aux ventres dégueulant, aux fronts plissés de soucis ou d’inquiétude. Des trognes inoubliables. Ils s’appellent Valfred, Anton, Lodvig, Herbert ou encore William le Noir. Ils vivent seuls, totalement isolés, dans le Nord Est Groenland et sont sortis du vécu et de l’imagination du romancier danois Jorn Riel, qui passa 16 années dans cette région dans le cadre d’expéditions scientifiques, pour en tirer une oeuvre littéraire mondialement reconnue.

Hervé Tanquerelle au dessin et Gwen de Bonneval au scénario réussissent parfaitement dans une sarabande, drôle et poétique à nous faire pénétrer la vie intérieure d’individus, curé d’enfer ou peintre sans crayon, amoureux de coq ou Comte déclassé, qui cherchent dans l’obscurité polaire à survivre à la solitude et à l’absence de cet être fantasmé: la femme.

« Emma, tiens, c'est comme si elle était faite qu'avec des beignets aux pommes. Les fesses, les seins, les joues et tout et tout. Rien que des beignets mon garçon. Et au milieu de toute cette pâtisserie, deux yeux bleu ciel et une moue rouge. »

Les histoires s’enchainent les unes après les autres, comme des fables de La Fontaine, révélant au bout de quelques pages des morales que le lecteur s’inventera lui même.
La BD pétille, naviguant entre poésie et tendresse, drôlerie et âpreté. C’est vivant, gai, revigorant. Les personnages sont dessinés avec un trait précis et rigoureux. Mais lorsque les hommes, las de solitude, partent en traineau pour raconter de nouvelles histoires à d’éloignés voisins, le dessin se fait ample et flou, de vastes lavis noir et blanc d’encres de chine, rendent majestueux des paysages où les ours blancs côtoient les phoques.

Racontars arctiques nous ramènent ainsi au temps des veillées de chez nous, celui où la parole et le silence valaient de l’or, au temps des relations humaines riches et fortes. Alors,« pourquoi pas se fader une bouteille ? On y voit un peu plus clair quand on a sifflé une bouteille entre copains. » Y voir plus clair pour avoir chaud au coeur. On y revient.

George Sand à Nohant / une maison d'artiste
24,00
par (Libraire)
22 octobre 2018

Portrait magnifique d’une écrivaine engagée dans son temps.

Les murs parlent parfois et révèlent beaucoup de leur propriétaire. En investissant la demeure de Nohant, propriété de George Sand, l’historienne Michelle Perrot, trace un portrait magnifique d’une écrivaine engagée dans son temps et citoyenne plus qu’auteure.
S'intéressant peu à l'oeuvre, qu'elle juge "fade" l'historienne en racontant le lieu et sa vie au quotidien, trace en fait le portrait d'une femme, libre, indépendante, républicaine, sociale, soucieuse des droits civils des femmes. Avec ses faiblesses et ses contradictions certes mais toujours soucieuse de mettre en adéquation ses idées sociales et ses actes.
En trois parties, les lieux, les gens, le temps, ce livre érudit mais jamais ennuyeux, est aussi un remarquable ouvrage sur la vie paysanne au Centre de la France dans la première partie du XIX ème siècle.
Un lieu plus grand que l'oeuvre, magnifiquement raconté comme un récit du Berry.

Mausart
14,50
par (Libraire)
19 octobre 2018

MAUSART

Et si Mozart s'appelait "Mausart" ? Et si il était en réalité une petite souris mélomane qui vivait dans le piano du loup Salieri?

Dans cette magnifique BD enlevée, Smudja confirme son immense talent de peintre et de dessinateur. Mausart composant La Flute Enchantée en sautant de touche en touche est un véritable bonheur de musique et de ... lecture. Dessinant un bestiaire royal magnifique le peintre d'origine yougoslave, à l'image de la superbe couverture, illumine le regard du lecteur et illustre parfaitement un scénario enjoué et original.

Une BD à destination des moyens et des grands à qui il ne manque qu'une chose : un CD des oeuvres du génie autrichien à écouter pendant la lecture de ce conte heureux .

SERVIR LE PEUPLE
par (Libraire)
11 octobre 2018

Voyage au pays de Mao: passionnant et effrayant.

L’usage des mots est essentiel en politique. Utilisés de manière mécanique, ils peuvent signifier tout et son contraire. Dans sa BD « Servir le peuple », Inker démontre comment des mots révolutionnaires peuvent, à l’identique , être des mots de la contre révolution. Voyage au pays de Mao: passionnant et effrayant.
Le Petit Livre Rouge est un livre pour la révolution. Il a été écrit par Mao Zedong.
Le grand livre rouge « Servir le peuple » est un livre contre révolutionnaire. Il est dessiné par Alex.W. Inker.
Pourtant, ce dernier, n’aurait pu exister sans le premier. Directement inspiré du roman éponyme de Yan Lianke, « Servir le peuple » raconte l’histoire de Petit Wu, très modeste paysan chinois, qui engagé par des promesses veut progresser dans la hiérarchie militaire et dans celle du Parti en qui il place tous ses espoirs. « Servir le peuple » devient son mode de pensée et sa clé pour ouvrir les portes de son ascension.

Un jour, devenu ordonnance d’un colonel, parti pour deux mois de sa maison, resté seul avec la jeune épouse du militaire, il va continuer logiquement à suivre la maxime sacrée en obéissant et en assouvissant tous les désirs de l’épouse.

« Alors je t’ordonne de te mettre tout nu! Pour servir le peuple déshabille toi ».

Commence alors, par le double langage et le double sens des mots, une formidable déconstruction d’une idéologie fondée sur le pouvoir d’injonctions qui, prises au pied de la lettre, peuvent devenir contradictoires. L’absurdité règne en maitre et finit dans une démesure totale de sacrilège en sacrilège.

Yan Lianke, qui a vécu de l’intérieur ce cheminement puisqu’il fut lui même militaire et écrivain officiel de l’armée avant d’être censuré pour des écrits jugés subversifs, raconte à merveille ce processus d’abêtissement propre à toute dictature. Dans un huis clos oppressant, le Petit Wu et la femme du colonel jouent la partition d’une véritable tragédie shakespearienne. Les cases silencieuses rendent l’ambiance sourde et le grand talent d’Alex W.Inker est de restituer la théâtralité du récit par des personnages raides, larmoyants à l’excès avec des expressions figées et excessives, à la manière d’un drame japonais. S‘appropriant tous les styles graphiques, Inker abandonne le noir et blanc somptueux de son remarquable « Panama Al Brown », pour griffer les pages de couleurs révolutionnaires dominées par le rouge et le vert. On croirait regarder des estampes chinoises que magnifie une fin dramatique et forte.
Si voulez, à votre tour « servir le peuple », lisez cet ouvrage! Ou pas…. Car n’oubliez jamais que les mots peuvent avoir un double sens.

Eric RUBERT

Malaterre
par (Libraire)
9 octobre 2018

Une BD réussie pour un "héros" raté.

Pierre-Henry Gomont nous emmène sur les traces d’un « connard sympathique », un père ignoble et odieux, qui va abimer sa famille dans sa quête d’un projet en Afrique équatoriale irréaliste et perdu d’avance. Riche comme un roman, beau comme une BD. Une réussite.
Le conseil d'Eric.


Ce qui est bien avec les grands dessinateurs c’est que l’on identifie rapidement leurs créations. Il en va ainsi de Pierre Henry Gomont. Dans sa précédente BD « Pereira prétend », on avait appris à reconnaître ses traits noirs plein de circonvolutions, comme jetés rapidement sur le papier, sans le répit de la moindre ligne droite, dans un apparent fouilli. Gomont, pose ses couleurs de la même manière, traçant des nuages moelleux comme des oreillers, privilégiant les ocres qui restituent la chaleur de Lisbonne ou dans « Malaterre » d’une forêt tropicale. La luxuriance de la forêt, étouffante et grandiose, c’est ce qui attire certainement Gabriel, homme inconséquent, rêveur, et immature qui veut reprendre et reconstruire le domaine d’exploitation forestière « Malaterre » (mal à la terre?) abandonnée en 1929 par ses aïeux en faillite dans cette. Dire que Gabriel est un être détestable est un euphémisme même si en commençant par sa mort, Gomont nous donne quelques pistes pour comprendre son attitude envers son épouse notamment et ses trois enfants. Tout au long de ce roman graphique (rarement cette définition n’a autant parfaitement collé à une Bd), découpé comme un roman en chapitres, nous découvrons la vie de cet homme qui un jour va partir à la recherche d’un possible futur glorieux, abandonnant sa famille à ses chimères, avant de faire venir dans la forêt, de manière odieuse, les deux ainés de ses enfants dans la perpective unique d’une poursuite familiale de l’exploitation.

Gabriel Lesaffre « faisait partie de ses personnes qui ignorent purement et simplement les sentiments, pour autant qu’elles ne les éprouvent pas elles mêmes ».

Comme le dit l’auteur, « Gabriel fait tout pour qu’on ne l’aime pas et on l’aime quand même ». Cette ambivalence est une des forces de la BD. Au fur et à mesure du récit, les deux enfants qui l’accompagnent, à la fois pris en otage mais aussi parfois libres, prennent de l’importance, sous l’oeil d’un père témoin aveugle de leur évolution et de leur passage de l’adolescence à l’âge adulte.

« Manier son petit théâtre d’ombres pour faire signer le clampin en bande la page, ça, Gabriel sait faire ».

L’auteur, lui, sait magnifiquement mener son récit, riche en psychologie et en évènements. Il se révèle, sans l’aide cette fois ci d’un romancier, un véritable écrivain, un écrivain utilisant à la perfection les mots et leur apportant une dimension supplémentaire avec des dessins ouvrant encore plus les portes de notre imaginaire. Une définition parfaite de la Bande Dessinée.

Eric Rubert.

Chronique complète sur le site Unidivers.fr