sandrine57

Lectrice compulsive d'une quarantaine d'années, mère au foyer.

Princesse Bari

Philippe Picquier

8,00
15 novembre 2018

Une légende coréenne raconte l'histoire d'une reine qui, désespérée après la naissance de sa septième fille, décide de l'abandonner à la mort. La petite Bari, ''l'abandonnée'', survit et, plus tard, accepte de venir en aide à ses parents mourants en allant chercher l'élixir de vie qui sauvera leurs âmes.
Une famille nord-coréenne vit le même drame : six filles déjà et une septième qui arrive au monde. Craignant la colère du père, la mère abandonne le bébé dans la forêt. Mais la chienne de la maison la retrouve et la grand-mère la prend sous son aile. Inspirée par la légende, cette chamane reconnue la prénomme Bari. La petite miraculée n'est pourtant pas au bout de ses peines. Car, même si sa famille est plutôt à l'aise, elle ne pourra échapper à la terrible famine des années 90, ni à la répression exercée par le régime nord-coréen. Bari se retrouve seule au monde mais elle a reçu en héritage les dons de voyance de sa grand-mère. Elle peut aussi communiquer avec son chien et se réfugier dans ses rêves. Des dons qu'il lui permettront de quitter son pays, de survivre en Chine et de traverser l'océan, à 16 ans à peine, au fond d'une cale pour arriver à Londres. Un nouveau monde, une nouvelle vie, de nouvelles épreuves.

Ancrée dans la tradition du chamanisme encore très présent en Corée, l'histoire de Sok-yong Hwang raconte la douleur du peuple nord-coréen. Dans le pays bien sûr où la famine, la peur, la dictature ont brisé bien des familles. Mais aussi à travers l'exil en Chine ou en Europe. Parqués dans des containers à fond de cale, maltraités et violés par les passeurs, les fuyards qui survivent à la traversée doivent encore rembourser le prix de leur passage et souvent les femmes sont livrées à des réseaux de prostitution. Mais malgré la douleur et les épreuves, Bari affronte la vie avec l'innocence de sa jeunesse et la force de ses dons. Capable de se dissocier de son corps, elle trouve dans ses rêves le réconfort et les conseils de sa grand-mère, la fidélité de son chien qui la guide dans les méandres de son inconscient. À Londres, elle découvre l'amitié, la solidarité mais aussi le sort réservé aux clandestins par les autorités. En se rapprochant de la communauté musulmane, Bari apprend d'autres croyances, d'autres traditions mais aussi l'amalgame fait entre musulmans et terroristes après les attentats du 11 septembre.
Princesse Bari se lit comme un conte. Naviguant entre la réalité la plus cruelle et un onirisme très poétique, c'est un roman atypique, une histoire d'errance, d'exil avec une héroïne lumineuse, forte, fragile et humaine. Sok-yong Hwang, s'il aime dans ses romans parler de son pays coupé en deux par la folie des hommes, sait transcender l'histoire nationale pour en faire une fable universelle. Une lecture à la fois tragique et enchanteresse.

Treize jours

Arni Thorarinsson

Anne-Marie Métailié

21,00
13 novembre 2018

Encore une fois, Einar est à la croisée des chemins. Doit-il accepter le poste de directeur de la rédaction du Journal du soir ? Ou alors lui faut-il quitter l'Islande pour rejoindre Margret, son ancienne maîtresse recherchée par Interpol ? Avant de prendre sa décision, le journaliste décide de se lancer dans une dernière enquête : la disparition d'une lycéenne qui lui rappelle sa petite Gunnsa au même âge. Margret lui a laissé treize jours de réflexion, c'est donc dans ce délai qu'il va devoir trouver ce qui est arrivé à Klara Osk, une jeune islandaise comme tant d'autres, en manque de repères, tentée par l'argent facile, la fête, l'alcool, la drogue, une fille perdue dont il a retrouvé le corps, violé, profané et dont maintenant il veut trouver le meurtrier. Treize jours pour résoudre un crime, treize jours pour se choisir un avenir...

Est-ce parce que la société islandaise s'enlise dans la crise financière, la xénophobie, le pourrissement des relations familiales et sociales, mais depuis "L'ombre des chats", les enquêtes d'Einar sont plus sombres et l'humour se fait plus rare. À la décharge de Thorarinsson, cette affaire est particulièrement sordide puisqu'elle touche la jeunesse ; une jeunesse déboussolée, des parents démissionnaires, des familles qui se délitent, de mauvaises rencontres, des fugues, la drogue et la prostitution. Des exploités et ceux qui s'enrichissent à leurs dépens... Einar est toujours aussi pugnace même si sa fille Gunnsa lui vole parfois la vedette. Photographe au "Journal du soir", elle mène de front des études universitaires et une carrière de journaliste débutante. Et le moins qu'on puisse dire c'est qu'elle est la digne fille de son père : obstinée et prête à tout pour approcher la vérité et la justice. De quoi faire réfléchir Einar qui pourrait se sentir pousser vers la sortie par la fougueuse jeune génération.
Au final, Treize jours reste un bon cru. Même si Einar a perdu de son mordant, l'arrivée de Gunnsa au journal apporte la nécessaire dose de fraîcheur et de spontanéité. Et la fin ouverte du roman donne bien sûr très envie de retrouver tout ce petit monde au "Journal du soir" ou ailleurs...

L'Ombre des chats

Arni Thorarinsson

Points

7,80
27 octobre 2018

Deux amis qui se suicident à l'aide d'un ordinateur, un homme violemment agressé par une femme dans une file d'attente, du grabuge à la tête du parti socialiste, le Journal du soir victime de spéculations financières et Einar qui reçoit des SMS à caractère sexuel sur son portable...Quelque chose ne tourne pas rond à Reykjavik ces derniers temps. Heureusement, Einar n'est pas homme à se laisser abattre par l'ampleur de la tâche. Le journaliste jongle avec les dossiers, remplace au pied levé son rédacteur en chef absent pour cause de rabibochage matrimonial et enquête au sein du PS islandais où comme ailleurs coups bas et magouilles sont rois.

Mariage gay plus ou moins accepté par tous, sextos anonymes, financements occultes de campagnes électorales, parti socialiste en pleine déliquescence... malgré son insularité, l'Islande a de plus en plus de mal à se distinguer du reste de l'Europe. Et cela n'échappe pas à Einar, journaliste scrupuleux, toujours à la recherche de la vérité qui se bat pour la liberté de la presse en général, et de son journal en particulier, alors même que des parts du Journal du soir pourrait être rachetées par l'un ou l'autre parti politique. Pourtant, il n'est pas le héros de ce livre qui fait la part belle aux femmes, des femmes qui s'aiment et se marient, des femmes qui affichent leurs appétits sexuels, des femmes qui se liguent pour punir, des femmes de pouvoir, des femmes qui complotent, des femmes qui fuient, des femmes qui enquêtent. Bref des femmes partout qui donnent du fil à retordre à un journaliste certes pugnace mais qui a perdu un peu de son mordant en retrouvant la capitale.
Un polar sympathique, surtout pour qui suit les aventures d'Einar depuis le début, mais pas le meilleur de la série.

Dans la gorge du dragon
24 octobre 2018

Parce qu'il a mis en cause un haut dignitaire du Parti dans une affaire de corruption, l'inspecteur Shan Tao Yun a été envoyé dans un camp de travaux forcés au Tibet. Depuis trois longues années, il combat le froid, le faim, les humiliations, les coups en compagnie des moines tibétains qui constituent le gros des prisonniers. En construisant ponts et routes, la 404ème brigade participe malgré elle à la conquête du Tibet par les chinois.
Un jour, le corps d'un homme décapité est retrouvé sur une corniche dans les contreforts de la gorge du dragon. Tan, le colonel chinois en charge du comté de Lhadrung, soucieux de ne pas impliquer Pékin, décide de confier l'enquête à Shan. Il veut un travail rapide et discret et Shan de son côté souhaite sauver la vie de ses codétenus qui se sont mis en grève depuis la découverte du corps et le refus des autorités de les laisser célébrer les rites bouddhistes permettant à l'âme du défunt d'être libérée. Surveillé par un gardien, Shan retrouve le goût de la liberté et sillonne les montagnes tibétaines à la recherche d'un tueur qui, selon certains, serait un démon.

Bien sûr il y a une enquête, d'ailleurs bien menée, mais ce livre se situe au-delà du polar. C'est une plongée dans la culture et le bouddhisme tibétains, malheureusement mis à mal par la Chine. Les autorités ont envoyé par milliers des Han pour occuper les principales villes du Tibet, chercher à faire des locaux une minorité bientôt acculturée. Les rites sont interdits, les monastères en grande partie détruits, les lieux sacrés pillés, les moines emprisonnés et torturés. Pékin ne manque pas d'imagination pour asservir une population qui a longtemps lutté pour sa survie, qui ne s'est jamais résignée et qui continue la résistance passive, en préservant secrètement ses traditions et sa religion.
Dans les pas de Shan, ex-inspecteur et prisonnier politique converti à la méditation par ses codétenus, Elliot Pattison nous emmène au cœur du Tibet, de ses majestueuses montagnes jusque dans ses monastères cachés, de ses marchés bigarrés à ses mines riches en matières premières, de ses petits villages jusqu'à Lhassa capitale pillée et défigurée. Mais il ne fait pas dans le manichéisme. On sent bien que le régime chinois n'est pas tendre non plus pour les siens qui ne peuvent se démarquer de la ligne du Parti sans risquer le pire.
Une belle découverte et un gros coup de cœur pour le Tibet et pour Shan et ses compagnons.

Le théâtre de Slavek
20 octobre 2018

Alors que ses dernières forces l'abandonnent et que la vie peu à peu le quitte, Slavek Sykora prend la plume pour coucher sur le papier l'histoire de sa vie et de sa ville. Né à Prague en 1707, il grandit dans la vieille ville, entouré de fidèles amis, choyé par sa mère et protégé par son père, maître d'œuvre, qui l'emmène sur tous ses chantiers. Cette enfance heureuse, libre et insouciante prend un tournant tragique un jour qui pourtant se voulait festif puisque la ville toute entière reprenait vie après avoir vaincu la peste. Alors qu'il flâne le nez au vent avec ses amis, Slavek passe sous les roues de la calèche du comte Sporck. Il survit miraculeusement à l'accident et le médecin réussit à éviter l'amputation de ses jambes, mais il ne pourra plus jamais courir dans les rues de sa ville. Conscient de ses responsabilités, le comte prend en charge l'éducation de Slavek et lui promet d'être toujours là pour lui venir en aide. Grâce à son aide financière, Slavek pourra bénéficier d'un précepteur qui l'instruira sur le monde, et plus tard, trouvera un emploi dans le théâtre construit par Sporck. Il sera le ''maître des lumières'', celui qui s'occupe d'éclairer les acteurs et la scène, à Prague ou dans la ville thermale de Kuks où il suivra le comte durant l'été. Une vie somme toute bien remplie, épanouie et heureuse, malgré les amours contrariés, les drames, les guerres, les deuils.

Une traversée enchantée de Prague au XVIIIème siècle.
Slavek, héros discret et séducteur, nous raconte sa ville bien-aimée qui a su s'épanouir malgré les épidémies, les guerres, les sièges, les conflits religieux. Architecture, sculpture, musique, peinture, théâtre... Prague est une ville d'art où Slavek peut exercer sa passion de la lumière grâce à son protecteur et mécène, le comte Sporck, personnage ayant réellement existé et qui fut à l'origine de la ville thermale de Kuks où il fit construire un château, des bains, un théâtre, une bibliothèque. C'est dans cette campagne que Slavek pourra choisir sa voie et qu'il deviendra éclairagiste. Condamné à marcher avec des béquilles, il n'en sera pas moins un séducteur et connaîtra nombre de femmes, des femmes aimées, des femmes perdues, des femmes qui seront remplacées par son amour pour Prague. Ville de conflits mais aussi ville d'art, Prague sera son éternel amour, un berceau qu'il ne voudra jamais quitté malgré les heurts, les bombardements, les famines.
Anne Delaflotte-Mehdevi possède l'art de partager ses passions. Après la reliure dans "La relieuse du gué", elle évoque ici une ville qu'elle aime et où elle a vécu. Bien documenté sans être didactique, parsemé d'anecdotes et de solides références historiques, son roman est une rencontre réussie avec un personnage et une ville. Slavek et Prague, indissociables, sauront vous amuser, vous émouvoir, vous instruire, vous convaincre. Un roman lumineux.